Il se peut, en effet, qu'il y ait une tristesse dans ce que tu dis et écris. Il est possible qu'elle vienne du fait que tu sois, comme Superman, le seul exemplaire de ton espèce. Qu'il n'y ait pas de place dans le monde d'aujourd'hui, que tu ne sois pas un de ces jeunes qui regardent vers le haut, ni de ceux qui baissent la tête. Que non seulement le monde où tu naquis, ton monde, disparût dans un cataclysme silencieux et absurde, mais qu’il n’ait jamais existé (après tout, c’est pareil). Que tu ne puisses ni t’en aller, ni rester. Qu’il n’y ait personne à qui dire toutes ces choses là, même si tu as ton cercle de gens qui t’aiment bien, tant qu’ils le peuvent, sans te connaître, quoiqu’ils te devinent.
A ta place, je me ressaisirais un peu. Personne n’en veut, de ta tristesse. Ni de son fardeau, ni de sa douce narcose. Maintenant, que tu l’as, elle ne s’en ira plus facilement. Fais la se taire. Tiens-la bien dans la laisse..
Et fais gaffe, sinon, un jour, elle va s’échapper de ton poing. Et elle débordera sur nous, comme une marée, et nous entrera dans le sang. Et nous allons nous regarder, et cette contrée, et nous ne comprendrons plus rien.
mercredi 18 novembre 2009
mardi 10 novembre 2009
Me voilà
Si vous lisez ceci,il y a de grosses chances que vous soyez français ou française. Si c'est le cas, sachez que ça y est, je suis arrivé dans votre pays. J'ai pas grande chose à dire pour le moment, j'exerce mon métier de psychiatre à Metz, tout le monde est gentil et l'on dit "bonjour" quand on se rencontre et "au revoir" quand on se quitte, c'est beaucoup.
C'est joli chez vous, c'est plus joli que vous ne vous en rendez compte, je peux vous le dire, car je peux voir la vérité à travers les lunettes de notre tristesse ancienne. Même la poisse autumnale que vous détestez sans doute est brillante et libre et sent bon le cidre.
Je suis Roumain et, à ce que l'on dit, il parait qu'à l'époque nous étions frères.
C'est joli chez vous, c'est plus joli que vous ne vous en rendez compte, je peux vous le dire, car je peux voir la vérité à travers les lunettes de notre tristesse ancienne. Même la poisse autumnale que vous détestez sans doute est brillante et libre et sent bon le cidre.
Je suis Roumain et, à ce que l'on dit, il parait qu'à l'époque nous étions frères.
lundi 26 octobre 2009
Mauvais temps
Je me souviens toujours du temps où l’ouragan avait atteint Bucarest. Il venait de l’Atlantique, où il était arrivé, je ne sais pas très bien comment, du Pacifique de l’Est. Il sentait un peu le souffre.
Il arracha d’abord de leurs racines les arbres, en semant les troncs un peu partout. A la télé, c’était le comble de l’enthousiasme, ils transmettaient en direct (« Dans le quartier de Berceni, un frêne a percé le toit d’un hôpital, et deux platanes on tué 32 cochons qui attendaient leur tour à l’abattoir de la Rue de l’Abattoir. »)
Suivirent les maisons, d’abord les plus anciennes et les plus raréfiés. La banlieue flottait dans l’air, en décrivant des spirales vertigineuses. Madame C. – la vieille – ne disait rien, comme d’habitude, mais regardait par sa fenêtre passer les clochers des églises voisines, qui s’étaient envolés. Les atlantes qui soutenaient le lourd balcon du no. 14 s’enfuirent, soudainement délivrés de leur fardeau. Ils n’étaient pas les seuls : les rues frémissaient de cariatides, lions, dragons, petits anges et d’autres créatures en plâtre, qui sautillaient désorientées. Un peu plus tard, aucune maison n’était plus au sol. C’était le tour du sol même de décoller. L’asphalte volait comme un tapis oriental. Ainsi se découvrirent les caves anciennes et inondées ; les plus braves essayèrent trouver abri dedans, mais les caves furent aussi arrachées de la terre. En dessous, on put voir des quartiers d’avant, habités par des gens très pâles et très mous (à cause de l’absence de la lumière solaire et donc de la vitamine D), avec des hauts-de-forme et des crinolines et de très grands yeux, adaptés à l’obscurité. Sans avoir l’habitude du grand jour, ces habitants des anciennes banlieues s’évaporèrent, quel spectacle terrible, ils fondaient en gazouillant, les hauts-de-forme volèrent de solitude. Les rues engouffrés séchèrent et blanchirent, puis s’envolèrent aussi, en découvrant plusieurs tombeaux. D’aucuns étaient des tombeaux des princes régnants : les os du prince Scarlat Ghica sifflèrent en me passant par l’oreille, je connais quelqu’un qui s’est cogné contre Mircea le Berger, et Brancovan fut aperçu alors qu’il flottait sans tête au dessus de l’endroit ou avant se trouvait la rue de Lispcani. Les quartiers de plus en plus anciens qui émergeaient de la terre n’étaient plus habités que par des créatures muettes et aveugles et capables d’anaérobie, des sortes d’araignées, crabes, mollusques. Enfin, à un moment donné, au fond de cet abîme on put voir bouillir les premières vagues et l’on comprit que l’ouragan avait déterré la mer Thétys. La houle nous avala tous, mais nous prîmes refuge dans les maisons renversées, comme si c’étaient des ventres de bateaux.
Je ne sais pas exactement combien de temps nous naviguâmes, je me rappelle vaguement que nous rencontrions de temps en temps des monstres marins, trop éblouis par le ciel ouvert pour nous faire attention. L’ouragan se calmait progressivement, fait signalé aussi par la pluie de maisons, de pierres, d’arbres, de gens, de voitures, qui revenaient au sol. Petit à petit, Bucarest s’installa sur la plaine. Bien sûr, aucune rue n’avait tombé a sa place d’avant, un tout autre désordre remplaça le désordre auquel nous étions habitués. Voilà des années que je vagabonde en recherchant la rue où j’habitais, ou au moins un fragment d’elle. Je sais que mes chances sont minuscules. Parfois je rencontre des troupeaux d’animaux que je ne reconnais pas, ce qui me fait croire qu’il se peut que nous atterrîmes dans un autre continent, un qui n’avait pas été découvert jusque là, ou peut-être bien Gondwana.
Il arracha d’abord de leurs racines les arbres, en semant les troncs un peu partout. A la télé, c’était le comble de l’enthousiasme, ils transmettaient en direct (« Dans le quartier de Berceni, un frêne a percé le toit d’un hôpital, et deux platanes on tué 32 cochons qui attendaient leur tour à l’abattoir de la Rue de l’Abattoir. »)
Suivirent les maisons, d’abord les plus anciennes et les plus raréfiés. La banlieue flottait dans l’air, en décrivant des spirales vertigineuses. Madame C. – la vieille – ne disait rien, comme d’habitude, mais regardait par sa fenêtre passer les clochers des églises voisines, qui s’étaient envolés. Les atlantes qui soutenaient le lourd balcon du no. 14 s’enfuirent, soudainement délivrés de leur fardeau. Ils n’étaient pas les seuls : les rues frémissaient de cariatides, lions, dragons, petits anges et d’autres créatures en plâtre, qui sautillaient désorientées. Un peu plus tard, aucune maison n’était plus au sol. C’était le tour du sol même de décoller. L’asphalte volait comme un tapis oriental. Ainsi se découvrirent les caves anciennes et inondées ; les plus braves essayèrent trouver abri dedans, mais les caves furent aussi arrachées de la terre. En dessous, on put voir des quartiers d’avant, habités par des gens très pâles et très mous (à cause de l’absence de la lumière solaire et donc de la vitamine D), avec des hauts-de-forme et des crinolines et de très grands yeux, adaptés à l’obscurité. Sans avoir l’habitude du grand jour, ces habitants des anciennes banlieues s’évaporèrent, quel spectacle terrible, ils fondaient en gazouillant, les hauts-de-forme volèrent de solitude. Les rues engouffrés séchèrent et blanchirent, puis s’envolèrent aussi, en découvrant plusieurs tombeaux. D’aucuns étaient des tombeaux des princes régnants : les os du prince Scarlat Ghica sifflèrent en me passant par l’oreille, je connais quelqu’un qui s’est cogné contre Mircea le Berger, et Brancovan fut aperçu alors qu’il flottait sans tête au dessus de l’endroit ou avant se trouvait la rue de Lispcani. Les quartiers de plus en plus anciens qui émergeaient de la terre n’étaient plus habités que par des créatures muettes et aveugles et capables d’anaérobie, des sortes d’araignées, crabes, mollusques. Enfin, à un moment donné, au fond de cet abîme on put voir bouillir les premières vagues et l’on comprit que l’ouragan avait déterré la mer Thétys. La houle nous avala tous, mais nous prîmes refuge dans les maisons renversées, comme si c’étaient des ventres de bateaux.
Je ne sais pas exactement combien de temps nous naviguâmes, je me rappelle vaguement que nous rencontrions de temps en temps des monstres marins, trop éblouis par le ciel ouvert pour nous faire attention. L’ouragan se calmait progressivement, fait signalé aussi par la pluie de maisons, de pierres, d’arbres, de gens, de voitures, qui revenaient au sol. Petit à petit, Bucarest s’installa sur la plaine. Bien sûr, aucune rue n’avait tombé a sa place d’avant, un tout autre désordre remplaça le désordre auquel nous étions habitués. Voilà des années que je vagabonde en recherchant la rue où j’habitais, ou au moins un fragment d’elle. Je sais que mes chances sont minuscules. Parfois je rencontre des troupeaux d’animaux que je ne reconnais pas, ce qui me fait croire qu’il se peut que nous atterrîmes dans un autre continent, un qui n’avait pas été découvert jusque là, ou peut-être bien Gondwana.
vendredi 23 octobre 2009
Régime
Avant, j’avais un problème. J’étais friand d’humains. Quand j’en voyais un qui me plaisait, je ne pouvais plus m’abstenir : je l’avalais tout entier, sans même le mâcher. Sans réserve, sans manières de table. Et cela aurait pu aller, mais il y avait encore pire : il m’arrivait de dévorer tout un plateau d’humains. Si j’allais, par exemple, à une récéption, ou il y avait beaucoup de gens, j’en laissais rarement deux ou trois, pour les autres.
Ma mère avait beau me dire : Vlad, apprends à manger poliment, prends un seul humain, coupes-en un petit morceau et mâche le bien avant de l’avaler. J’en étais incapable. Et je ne voulais pas en mettre de coté, pour plus tard. Je m’y connaissais, aussi, les gens avaient beau fuir dans toutes les directions en me voyant ouvrir une bouche si grande qu’un âne y rentrai comme un grain de poivre. J’avais appris comment les avoir, et ils finissaient toujours par être bouffés.
Bien-sûr, tous les humains ne sont pas légers, il y en avaient qui me tombaient lourdement à l’estomac, et j’en étais malade des semaines, ayant terriblement mal au ventre et au foie, mais je ne regrétais jamais et je recommençais aussitôt les festin, avec des gens également indigestes. Avec certains humains je m’enivrais, comme s’il s’agissait de l’eau-de-vie, du vin, du rhum ou de la bière des trappistes..
Une autre réacion adverse de mes repas pantagruéliques était que ceux-ci devenaient, par anabolisme, partie de moi, aussi bien que je ne me rendais plus compte où moi même je me terminais et où commençaient les gens que j’avais assimilé. Cela comportait aussi des avantages : quand j’ouvrais la bouche pour dire une bêtise, je pouvais toujours inculper un repas : « c’était pas moi, c’était Toto, que j’ai mangé il y a deux semaines. »
Dernièrement, j’avais atteint une telle obésité de l’âme inacceptable. Je devais faire quelque-chose.
Voilà pourquoi je me suis mis au régime. Je mange peu, un seul humain par mois. J’en goûte un tout petit peu, si bien qu’il ne se rende pas compte. Puis je savoure cette portion pendant plusieurs après-midis, je la promène dans tous les coins de la bouche, j’observe le changement du goût en fonction des papiles stimulées ou du décor du festin. De cette manière, les gens peuvent durer longtemps, parce qu’il ne s’enfuient plus et ils se regénèrent, c’est comme si je cueillais des prunes, au lieu de couper l’arbre entier. Memes les gens indigestes deviennent digèrables. Je suis déjà maigre et gracieux. Je dégage un air fin et aristocratique, à présent je peux sortir sans avoir honte et tout le monde exclame : « Quel garçon bien-élevé ! »
Ma mère avait beau me dire : Vlad, apprends à manger poliment, prends un seul humain, coupes-en un petit morceau et mâche le bien avant de l’avaler. J’en étais incapable. Et je ne voulais pas en mettre de coté, pour plus tard. Je m’y connaissais, aussi, les gens avaient beau fuir dans toutes les directions en me voyant ouvrir une bouche si grande qu’un âne y rentrai comme un grain de poivre. J’avais appris comment les avoir, et ils finissaient toujours par être bouffés.
Bien-sûr, tous les humains ne sont pas légers, il y en avaient qui me tombaient lourdement à l’estomac, et j’en étais malade des semaines, ayant terriblement mal au ventre et au foie, mais je ne regrétais jamais et je recommençais aussitôt les festin, avec des gens également indigestes. Avec certains humains je m’enivrais, comme s’il s’agissait de l’eau-de-vie, du vin, du rhum ou de la bière des trappistes..
Une autre réacion adverse de mes repas pantagruéliques était que ceux-ci devenaient, par anabolisme, partie de moi, aussi bien que je ne me rendais plus compte où moi même je me terminais et où commençaient les gens que j’avais assimilé. Cela comportait aussi des avantages : quand j’ouvrais la bouche pour dire une bêtise, je pouvais toujours inculper un repas : « c’était pas moi, c’était Toto, que j’ai mangé il y a deux semaines. »
Dernièrement, j’avais atteint une telle obésité de l’âme inacceptable. Je devais faire quelque-chose.
Voilà pourquoi je me suis mis au régime. Je mange peu, un seul humain par mois. J’en goûte un tout petit peu, si bien qu’il ne se rende pas compte. Puis je savoure cette portion pendant plusieurs après-midis, je la promène dans tous les coins de la bouche, j’observe le changement du goût en fonction des papiles stimulées ou du décor du festin. De cette manière, les gens peuvent durer longtemps, parce qu’il ne s’enfuient plus et ils se regénèrent, c’est comme si je cueillais des prunes, au lieu de couper l’arbre entier. Memes les gens indigestes deviennent digèrables. Je suis déjà maigre et gracieux. Je dégage un air fin et aristocratique, à présent je peux sortir sans avoir honte et tout le monde exclame : « Quel garçon bien-élevé ! »
mercredi 21 octobre 2009
Une langue oubliée
Il y a longtemps, dans mon enfance, j’avais pris l’habitude de penser à l’occasion dans cette même langue qu’aujourd’hui je m’efforce à retrouver, blottie qu’elle est dans un recoin de ma dédalesque cervelle. C’était le symptôme précoce d’une maladie contemporaine que J.Ballançon avait appelé “transmutation ethnique”. Le fait qu’on risque changer de nation sans s’en rendre compte, oublier la longue lignée de son sang éloigné, africain, chinois, nomade, retrouver des nouveaux et exotiques souvenirs, changer de visage et de foi et d’heure de sommeil. J’ai toujours aimé ce jeu de rôle, toujours imaginé que je pouvais “aspirer à toute culture”, sans différence, comme si j’y étais né.
Les années passèrent, et je devins de plus en plus pétrifié, l’atlante décrépi d’une vielle maison de la ville, regardant le monde courir tout en soutenant le poids décroissant d’un ancien balcon fleuri et rouillé. La langue de mes rêves fut celle de la verte moississure des murs, et même quand je me mettais en colère, mes cris n’était pas plus terribles que le son de l’eau s’écoulant de la gouttière.
Quand la vieille maison fut enfin démolie, je gardai ma poitrine en plâtre, et me réfugiai dans les confins menaçants des ruelles mal famés. Mon cœur battit en synchronisation avec ceux des gentils brigands que personne ne comprenait. Je coupai mes cheveux et j’effarouchai mes muscles et mes dents. Je me promenais d’un pas leste, en mordant la lame d’un couteau, libre enfin des servitudes statuaires. Et pourtant, ma langue était plus ancienne que jamais, une langue aborigène et morte. J’étais heureux.
Mais les doux bandits, mes compagnons, prirent un par un les chemins dont ils se mouraient.
Insensiblement, l’eau-de-vie rauque de ma coupe fut remplacée par ces mots que je croyais oubliés, musicaux s’il en sont, sans commencement ni fin, les mots de la langue amoureuse de mes géniteurs, les mots dont je m’enivre en essayant de les lier de nouveau dans un sens quelconque. Ces quelques lignes n’ont donc que la cohérence pleurnicharde d’un ivrogne. Mais c’est comme pour la bicyclette: ça me revient.
Les années passèrent, et je devins de plus en plus pétrifié, l’atlante décrépi d’une vielle maison de la ville, regardant le monde courir tout en soutenant le poids décroissant d’un ancien balcon fleuri et rouillé. La langue de mes rêves fut celle de la verte moississure des murs, et même quand je me mettais en colère, mes cris n’était pas plus terribles que le son de l’eau s’écoulant de la gouttière.
Quand la vieille maison fut enfin démolie, je gardai ma poitrine en plâtre, et me réfugiai dans les confins menaçants des ruelles mal famés. Mon cœur battit en synchronisation avec ceux des gentils brigands que personne ne comprenait. Je coupai mes cheveux et j’effarouchai mes muscles et mes dents. Je me promenais d’un pas leste, en mordant la lame d’un couteau, libre enfin des servitudes statuaires. Et pourtant, ma langue était plus ancienne que jamais, une langue aborigène et morte. J’étais heureux.
Mais les doux bandits, mes compagnons, prirent un par un les chemins dont ils se mouraient.
Insensiblement, l’eau-de-vie rauque de ma coupe fut remplacée par ces mots que je croyais oubliés, musicaux s’il en sont, sans commencement ni fin, les mots de la langue amoureuse de mes géniteurs, les mots dont je m’enivre en essayant de les lier de nouveau dans un sens quelconque. Ces quelques lignes n’ont donc que la cohérence pleurnicharde d’un ivrogne. Mais c’est comme pour la bicyclette: ça me revient.
Le fantôme
Il y avait pourtant cet air qui bougeait dans la pièce
Le regard d’une photo dont je me souvenais
Les histoires d’outre-tombe de tes lettres
Que je relis parfois
Etonné que ce ne soit pas moi qui les ai écrites
Dans le village lointain où tu dors
Enterré près des deux gitans qui jouaient du violon
A Noël avant la bataille
Je suis l’odeur des poêles chauffés au bois de sapin
Je suis le vent de l’Est
Une vieille dame me regarda et soudain te reconnut
Je suis vivant
Au delà de la guerre, de tes frères
De la prison, des crachats sur ta croix de pierre
Je suis vainqueur et victoire
Le regard d’une photo dont je me souvenais
Les histoires d’outre-tombe de tes lettres
Que je relis parfois
Etonné que ce ne soit pas moi qui les ai écrites
Dans le village lointain où tu dors
Enterré près des deux gitans qui jouaient du violon
A Noël avant la bataille
Je suis l’odeur des poêles chauffés au bois de sapin
Je suis le vent de l’Est
Une vieille dame me regarda et soudain te reconnut
Je suis vivant
Au delà de la guerre, de tes frères
De la prison, des crachats sur ta croix de pierre
Je suis vainqueur et victoire
La métaphysique du moi
C’est que je suis un être très métaphysique, moi. Ne serait-ce pour ma conscience, j’aurais dit que j’étais entièrement métaphysique.
Comme M. I. Kant l’a jadis démontré, Dieu n’a pas vraiment de liberté, puisque ses décisions (si on peut les appeler de la sorte) lui sont immanentes. Dieu n’a pas de dilemme, donc il n’a pas de choix. La véritable déchéance de l’homme est le libre arbitre, ce même attribut dont nous nous pavanons, en nous imaginant que là est notre supériorité. Très faux. Le ver vit sa vie bien mieux que nous, qui passons les notres coupés en plusieurs morceaux, comme des arbres dont la plupart des branchages ne sont qu’illusions et possibilités ratées. Et le fruit de nos choix ? Illusoire lui même. La philosophie distingue le « man made » du métaphysique. Le métaphysique est, tout simplement, pas de choix ou d’alternative là dessus. Et encore, pas de volonté nécessaire dans le métaphysique, puisque tout y est automatiquement.
Ce qui fait que je sois si métaphysique que ça, c’est que je choisis très rarement. Choisir n’est pas dans mon habitude. Qui plus est, je manque totalement de volonté. Le peu de succès que j’ai eu dans la vie fut aléatoire, ou presque. Mes grandes décisions, je ne les ai jamais prises. Ce sont elles qui m’ont pris. Quant aux décisions moins importantes, j’hésite sans terme.
L’absence du choix et de la volonté dans ma vie fait de moi un phénomène. En tant que phénomène, je suis métaphysique et immuable. Comme qui dirait, une force de la nature.
Je ne sais pas trop bien si j’ai le choix de ne pas choisir. Si tel était le cas, ce serait bien triste, car cela voudrait dire que je ne suis pas métaphysique et ce serait vraiment dommage.
Poil au fromage.
Comme M. I. Kant l’a jadis démontré, Dieu n’a pas vraiment de liberté, puisque ses décisions (si on peut les appeler de la sorte) lui sont immanentes. Dieu n’a pas de dilemme, donc il n’a pas de choix. La véritable déchéance de l’homme est le libre arbitre, ce même attribut dont nous nous pavanons, en nous imaginant que là est notre supériorité. Très faux. Le ver vit sa vie bien mieux que nous, qui passons les notres coupés en plusieurs morceaux, comme des arbres dont la plupart des branchages ne sont qu’illusions et possibilités ratées. Et le fruit de nos choix ? Illusoire lui même. La philosophie distingue le « man made » du métaphysique. Le métaphysique est, tout simplement, pas de choix ou d’alternative là dessus. Et encore, pas de volonté nécessaire dans le métaphysique, puisque tout y est automatiquement.
Ce qui fait que je sois si métaphysique que ça, c’est que je choisis très rarement. Choisir n’est pas dans mon habitude. Qui plus est, je manque totalement de volonté. Le peu de succès que j’ai eu dans la vie fut aléatoire, ou presque. Mes grandes décisions, je ne les ai jamais prises. Ce sont elles qui m’ont pris. Quant aux décisions moins importantes, j’hésite sans terme.
L’absence du choix et de la volonté dans ma vie fait de moi un phénomène. En tant que phénomène, je suis métaphysique et immuable. Comme qui dirait, une force de la nature.
Je ne sais pas trop bien si j’ai le choix de ne pas choisir. Si tel était le cas, ce serait bien triste, car cela voudrait dire que je ne suis pas métaphysique et ce serait vraiment dommage.
Poil au fromage.
L'art de ne pas juger
Ce que M. Mahatma me reproche dans un commentaire, c’est de prétendre aux gens de ne pas juger leurs semblables. Juger serait, d’après mon distingué lecteur, un droit, et des moins aliénables. Qui plus est, il nous serait impossible de rencontrer qui que soit, même pour une seconde, qui échappe à notre tendance naturelle de juger. Enfin, ce qu’il ne faudrait pas faire, c’est condamner. Mais juger, ça, on ne peut et ne doit point interdire. Tel est, si je l’ai bien compris, le propos du mystérieux lecteur.
La question est assez compliquée pour mériter bien plus qu’une pauvre petite entrée dans ce journal, c’est le moins que je puisse faire.
Voici ce que j’ai du mal à comprendre. Si juger est une tendance naturelle et même incontrôlable, comment pourrait-ce être un droit? Si on n’a pas le choix, si l’on juge malgré soi-même, c’est que personne ne peut nous l’interdire, car nous sommes nous même dans l’incapacité d’arrêter de juger. Accuser quelqu’un de vouloir, dictatorialement, bannir le jugement, serait alors un acte dérisoire et inutile.
Il y a encore le problème des critères du jugement. Si juger est spontané et incontrôlable, alors les critères ne peuvent pas être raisonnables, car la raison n’est pas incontrôlable et surtout, elle n’est pas spontanée. Dans mon bushido, il n’y a qu’un seul critère qui vaut plus que la raison dans le jugement des gens, par les gens, et c’est l’amour. Mais on n’aime qu’une minorité minuscule des gens qu’on rencontre, surtout si on est médecin et l’on rencontre des centaines, voire des milliers de personnes.
La conclusion qui s’impose, est qu’on doit écarter son premier jugement, le spontané, et en construire un autre, raisonnable. Mais un jugement raisonnable a besoin de prémisses en quantité suffisante. Savoir quand est-ce que l’on a cueilli un nombre suffisant de données pour juger quelqu’un est un problème que je déclare insoluble. Je défie n’importe qui de démontrer, irréfutablement, qu’un détail, n’importe quel détail, de la vie ou de la personnalité de l’humain de son choix, est insignifiant et n’a pas de conséquences. Ignorer un détail déformerait, avec une grande probabilité, le jugement final. Il serait donc nécessaire, avant de porter son jugement sur un humain, de savoir tout sur cet humain.
J’ai récemment lu un bouquin d’Ayn Rand, dans lequel elle exécrait les existentialistes. Elle abhorrait le fait de dire qu’un sentiment ou une pensée puisse être inexplicable. Je ne suis pas de son avis. Dans mon expérience, l’origine ultime des actions, pensées et sentiments humains, est souvent (je n’ose pas, mais je suis tenté de dire “toujours”) incognoscible. Du moins pour le moment, l’homme, chaque homme, est un mystère total, dont on ne perçoit qu’une mince surface. Même si l’on concevait qu’un humain puisse être entièrement connu de façon raisonnable, le travail serait titanique et nécessiterait plusieurs vies.
J’en conclus, cher Mahatma, qu’à l’exception notable du jugement amoureux (et encore, pas n’importe quel jugement amoureux), tout jugement porté sur un autre humain, au moyen de la raison ou à d’autres moyens, est nécessairement incorrect. Inévitable et incorrect, comme la mort. Je ne condamne personne pour juger, puisque c’est plus fort que nous, mais l’idéal serait de ne juger personne, que par l’amour. Si vous devez juger, jugez en amoureux, sinon, moquez-vous de vos jugements, car ils ne valent sûrement pas grande chose.
La question est assez compliquée pour mériter bien plus qu’une pauvre petite entrée dans ce journal, c’est le moins que je puisse faire.
Voici ce que j’ai du mal à comprendre. Si juger est une tendance naturelle et même incontrôlable, comment pourrait-ce être un droit? Si on n’a pas le choix, si l’on juge malgré soi-même, c’est que personne ne peut nous l’interdire, car nous sommes nous même dans l’incapacité d’arrêter de juger. Accuser quelqu’un de vouloir, dictatorialement, bannir le jugement, serait alors un acte dérisoire et inutile.
Il y a encore le problème des critères du jugement. Si juger est spontané et incontrôlable, alors les critères ne peuvent pas être raisonnables, car la raison n’est pas incontrôlable et surtout, elle n’est pas spontanée. Dans mon bushido, il n’y a qu’un seul critère qui vaut plus que la raison dans le jugement des gens, par les gens, et c’est l’amour. Mais on n’aime qu’une minorité minuscule des gens qu’on rencontre, surtout si on est médecin et l’on rencontre des centaines, voire des milliers de personnes.
La conclusion qui s’impose, est qu’on doit écarter son premier jugement, le spontané, et en construire un autre, raisonnable. Mais un jugement raisonnable a besoin de prémisses en quantité suffisante. Savoir quand est-ce que l’on a cueilli un nombre suffisant de données pour juger quelqu’un est un problème que je déclare insoluble. Je défie n’importe qui de démontrer, irréfutablement, qu’un détail, n’importe quel détail, de la vie ou de la personnalité de l’humain de son choix, est insignifiant et n’a pas de conséquences. Ignorer un détail déformerait, avec une grande probabilité, le jugement final. Il serait donc nécessaire, avant de porter son jugement sur un humain, de savoir tout sur cet humain.
J’ai récemment lu un bouquin d’Ayn Rand, dans lequel elle exécrait les existentialistes. Elle abhorrait le fait de dire qu’un sentiment ou une pensée puisse être inexplicable. Je ne suis pas de son avis. Dans mon expérience, l’origine ultime des actions, pensées et sentiments humains, est souvent (je n’ose pas, mais je suis tenté de dire “toujours”) incognoscible. Du moins pour le moment, l’homme, chaque homme, est un mystère total, dont on ne perçoit qu’une mince surface. Même si l’on concevait qu’un humain puisse être entièrement connu de façon raisonnable, le travail serait titanique et nécessiterait plusieurs vies.
J’en conclus, cher Mahatma, qu’à l’exception notable du jugement amoureux (et encore, pas n’importe quel jugement amoureux), tout jugement porté sur un autre humain, au moyen de la raison ou à d’autres moyens, est nécessairement incorrect. Inévitable et incorrect, comme la mort. Je ne condamne personne pour juger, puisque c’est plus fort que nous, mais l’idéal serait de ne juger personne, que par l’amour. Si vous devez juger, jugez en amoureux, sinon, moquez-vous de vos jugements, car ils ne valent sûrement pas grande chose.
L'Atlante
J’ai beaucoup d’amis et pas pour longtemps. Tout le monde, paraît-il, s’en va quelque part. D’aucuns s’en vont en Amérique, d’aucuns deviennent des professeurs universitaires, d’aucuns marchent sur la Lune, d’aucuns se noient au désespoir. Il y en a qui vendent des fleurs au marché du coin, ceux-là, je les vois plus souvent, je les aime plus souvent, j’ai parfois l’impression merveilleuse qu’ils ne vont nulle part. Ainsi en est-il de la grosse gitane au cheveux blancs. Mais je sais, de l’expérience, qu’elle aussi va quelque part. De même, pour le chat boiteux qui dort sur le balcon, dont le ronflement rétentit au loin, peut-être plus loin que mes yeux puissent voir.
Moi, j’y suis né et j’y reste. Cependant, mes amis voyageurs, n’allez pas croire que mon coeur ne saigne, que je ne sois pas amoureux la plus part du temps, que mes épaules ne soient pas fatiguées, que la pluie ne me flanque aucun rhume, que les morceaux qui me tombent du corps ne me fassent pas mal. Et surtout, n’allez pas croire que mes yeux n’eussent pas voulu embrasser les horizons qui vous attirent incessament, que je sois ici tout le temps, et jamais là-bas avec vous, ami mortels, souvenez vous de vos rêves, ceux que vous emportez avec vous, en Amérique, au fond de l’Océan, dans l’Espace, à l’hopital, au cimetière, dans la valée des pleurs, près de vos bien-aimés, au Disneyland, à la cérémonie des prix Nobel, sur l’autoroute, à un bout ou à l’autre du flingot ou de la corde, au bout du souffle, au pique-nique, à la plage, sur la table des jeux, à l’affreux Lido, entre vos pages, j’y suis aussi, et même dans les rêves de vos enfants et de vos petits enfants, qui ne comprendront rien, qui est ce barbu en plâtre, quelle est cette ruelle, auquel bout du monde, et qui est la grosse dame brune au cheveux blancs derrière l’éventaire plein de fleurs?
Moi, j’y suis né et j’y reste. Cependant, mes amis voyageurs, n’allez pas croire que mon coeur ne saigne, que je ne sois pas amoureux la plus part du temps, que mes épaules ne soient pas fatiguées, que la pluie ne me flanque aucun rhume, que les morceaux qui me tombent du corps ne me fassent pas mal. Et surtout, n’allez pas croire que mes yeux n’eussent pas voulu embrasser les horizons qui vous attirent incessament, que je sois ici tout le temps, et jamais là-bas avec vous, ami mortels, souvenez vous de vos rêves, ceux que vous emportez avec vous, en Amérique, au fond de l’Océan, dans l’Espace, à l’hopital, au cimetière, dans la valée des pleurs, près de vos bien-aimés, au Disneyland, à la cérémonie des prix Nobel, sur l’autoroute, à un bout ou à l’autre du flingot ou de la corde, au bout du souffle, au pique-nique, à la plage, sur la table des jeux, à l’affreux Lido, entre vos pages, j’y suis aussi, et même dans les rêves de vos enfants et de vos petits enfants, qui ne comprendront rien, qui est ce barbu en plâtre, quelle est cette ruelle, auquel bout du monde, et qui est la grosse dame brune au cheveux blancs derrière l’éventaire plein de fleurs?
mardi 20 octobre 2009
Une aventure dans la ville où l’on vivait mystérieusement longtemps
Je n’ai presque pas voyagé physiquement pendant les longues siècles de ma vie. La France, je l’ai vue une seule fois, j’étais encore enfant et je n’avais d’yeux que pour ceux, bleus, des filles de ma classe. Du reste, je n’ai jamais mis le pied sur terre étrangère, Jotunheim mis apart, mais cela est une autre histoire.
Donc ma France n’a rien à voir avec le véritable Hexagone, sauf que, pour moi, ma France est la vraie. Et je ne fais pas d’exercices de style: si bien qu’elle si vraie, que si elle n’avait pas existé, je ne serais pas né.
C’est que, du temps des communistes, ma mère, jeune prof de littérature, fut “repartie” dans l’école d’un petit village au bout du monde. (Il y en a beaucoup, des bouts du monde, chez nous.) C’était comme ça, à l’époque, après la fac, on était “reparti” pour le travail, automatiquement, par les autorités, d’habitude très loin, on n’avait pas le choix. Au vilage que j’appellerai “Les Rives” (la traduction française de son nom), on ne pouvait s’y rendre qu’à pied, en grimpant deux collines, après trois heures de voyage en train. Souvent, ma mère était trop lasse pour revenir à Bucarest le même soir, alors elle s’arrêtait dans la ville la plus proche, une station balnéaire dont les indigènes dépassaient, allègrement et mystérieusement, la centaine (de nos jours, le mystère reste entier, on ne sait pas pourquoi on vit si longtemps là bas). Dans un resto où les jeunes gens faisaient la fête, elle entendit pour la première fois la voix de mon père, qui chantait une chanson de Brassens. Aujourd’hui, on a du mal a comprendre, mais à l’époque, le français était une sorte de merveilleuse porte d’évasion de la tristesse infinie de l’ancien régime. Et ma mère fut si surprise d’entendre, dans ce coin perdu, la langue de Molière , qui plus est, une chanson de Brassens (je crois que c’était “Le parapluie“), qu’elle ne tarda plus longtemps à tomber amoureuse du jeune homme en question.
Et voilà, c’est grace à Brassens, et à la langue française, que je vis pour raconter cette histoire. Il me fallut 25 de ans pour redécouvrir, à mon tour, cet ange que seul Villon égale, peut-être. Mais sur Brassens, ainsi que sur la mysterieuse ville de mes ancêtres, où l’on vit mystérieusement longtemps, j’écrirai encore, une autre fois. Bonne nuit, les enfants!
Donc ma France n’a rien à voir avec le véritable Hexagone, sauf que, pour moi, ma France est la vraie. Et je ne fais pas d’exercices de style: si bien qu’elle si vraie, que si elle n’avait pas existé, je ne serais pas né.
C’est que, du temps des communistes, ma mère, jeune prof de littérature, fut “repartie” dans l’école d’un petit village au bout du monde. (Il y en a beaucoup, des bouts du monde, chez nous.) C’était comme ça, à l’époque, après la fac, on était “reparti” pour le travail, automatiquement, par les autorités, d’habitude très loin, on n’avait pas le choix. Au vilage que j’appellerai “Les Rives” (la traduction française de son nom), on ne pouvait s’y rendre qu’à pied, en grimpant deux collines, après trois heures de voyage en train. Souvent, ma mère était trop lasse pour revenir à Bucarest le même soir, alors elle s’arrêtait dans la ville la plus proche, une station balnéaire dont les indigènes dépassaient, allègrement et mystérieusement, la centaine (de nos jours, le mystère reste entier, on ne sait pas pourquoi on vit si longtemps là bas). Dans un resto où les jeunes gens faisaient la fête, elle entendit pour la première fois la voix de mon père, qui chantait une chanson de Brassens. Aujourd’hui, on a du mal a comprendre, mais à l’époque, le français était une sorte de merveilleuse porte d’évasion de la tristesse infinie de l’ancien régime. Et ma mère fut si surprise d’entendre, dans ce coin perdu, la langue de Molière , qui plus est, une chanson de Brassens (je crois que c’était “Le parapluie“), qu’elle ne tarda plus longtemps à tomber amoureuse du jeune homme en question.
Et voilà, c’est grace à Brassens, et à la langue française, que je vis pour raconter cette histoire. Il me fallut 25 de ans pour redécouvrir, à mon tour, cet ange que seul Villon égale, peut-être. Mais sur Brassens, ainsi que sur la mysterieuse ville de mes ancêtres, où l’on vit mystérieusement longtemps, j’écrirai encore, une autre fois. Bonne nuit, les enfants!
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